Raconter des histoires, décoloniser et danser avec l’éducation queer

Betty Baker sur un banc en métal de couleur bleu vif, une intersection en arrière-plan. Photo prise par Christopher Coghill

Un récit de construction identitaire

J’ai commencé à présenter les Contes drag durant la pandémie de COVID-19 comme moyen de m’engager avec la communauté en ligne, et aussi comme moyen de passer du temps avec ma mère, la marionnettiste de Butch la marionnette et le cerveau derrière la structure de nos contes aujourd’hui. Depuis lors, Betty Baker et Butch présentent l’événement le plus fréquenté à la bibliothèque publique de Peterbo­rough, avec les manifestations anti-drag/trans/queer les plus constantes en Ontario. En tant qu’étudiant de 20 ans au premier cycle à l’Université mé­tropolitaine de Toronto, spécialisé en production de spectacle, je ne vais pas prétendre avoir les qualifications nécessaires pour édifier le personnel en éducation sur la pédagogie. Pourtant… en tant que conteur de drag expérimenté, passionné de théorie du genre, l’un des artistes de drag les plus protestés en Ontario et une personne « visiblement » queer, je veux saisir pleinement cette opportunité pour parta­ger ma perspective sur l’éducation queer, ce qui peut être fait pour encourager l’autoréalisation des élèves, et ainsi, permettant une réévaluation de notre compréhension de ce à quoi ressemble la caractère queer et comment nous pouvons l’intégrer à l’éducation publique.

Le pédagogue queer/Le conteur queer

Il peut être difficile d’enseigner la question de la caractère queer en classe, car elle ne possède pas de structure facilement définissable. Le mouvement politique queer diffère de l’identité sociale queer, que lui aussi est une forme différente de l’identité personnelle queer, qui diffère de l’étiquette essentialiste queer (Serano 12). Même au sein de ces sous-thèmes, la malléabilité du terme lui-même est l’un de ses outils les plus puissants, ce qui en même temps empêche une définition utilitaire succincte et convenue. En tant que conteur drag, je me considère principalement comme éducateur queer du fait de mon identité queer, bien que le contenu de mes contes ne soit pas nécessairement perçu comme « queer » d’un point de vue libéral de queer; je parle rarement, voire jamais, de genre, de sexualité ou d’identités spécifiques. Ma pédagogie à moi a une double justification pour sa pertinence. La première raison est que ces informations scientifiques ou centrées sur l’identité sont souvent ennuyeuses et chargées à expliquer, les deux qui vont à l’encontre de ce que devrait être l’heure de conte en lui-même. La deuxième raison est que ce type d’éducation ne correspond pas à ma propre compréhension du caractère queer, car elle renforce souvent l’idée qu’il existe une manière correcte d’être queer, que des binaires définissent le caractère queer dans son ensemble, et bien qu’elle soit enseignée, elle manque souvent de la nuance nécessaire pour comprendre même la théorie queer de base. Bien que cette éducation ne corresponde pas à ma propre compréhension du caractère queer, en raison de la grande variété d’expériences queer, je suis certain que cela convient à d’autres, et c’est précisément la raison pour laquelle l’éducation queer pourrait être mieux facilitée grâce aux récits.

L’immensité de l’expérience queer ne peut être communiquée efficacement sans explorer l’intersectionnalité de l’identité queer à d’autres identités, et elle ne peut pas être expliquée simplement en énumérant les définitions essentialistes des identités de genre et de sexualité qui empêchent une compréhension du caractère queer non taxonomique, évolutive et appro­chable. Explorer le caractère queer à travers le récit peut rendre l’expérience queer tangible pour ceux qui ne font pas partie d’une identité queer en utilisant des éléments essentiels d’un récit captivant, tels que l’aspect corporel d’un conteur physique, en ayant le conteur raconter sa propre histoire, et en permettant les détails des nuances de ses expériences d’être transmis dans une façon qui communique les réalités de celles-ci. Bien que certains éléments du récit oral des histoires personnelles soient importants pour établir un lien direct entre le caractère queer et une base dans la réalité, explorer la caractère queer à travers des récits présentés dans des documentaires, des livres de non-fiction et des podcasts peut également être efficace pour trouver des alternatives si le récit oral n’est pas accessible. Avec les récits queer, une classe qui intègre à la fois la compréhension de soi et des autres, peut permettre aux élèves de devenir plus autonomes et de partager leurs propres expériences.

Intégrer la caractère queer à la salle de classe pour l’auto-exploration et l’auto-expression

Le personnel enseignant le plus important tout au long de mon parcours étudiant a toujours été celui qui favorisait des milieux où les élèves se sentaient libres de s’auto-actualiser de manière bénéfique à la fois à l’établissement d’une communauté dans la salle de classe et à la réalisation du potentiel de chacun dans la salle de classe. Bien que cela se produise de différentes manières, j’aimerais offrir quelques idées ou points de réflexion qui peuvent infor­­­mer à la fois notre manière de naviguer le monde et la façon à laquelle cela peut se traduire en classe.

Le langage utilisé lorsqu’on s’adresse aux autres est en constante évolution et les sens sont à la fois discursives et malléables. Par conséquent, il peut s’avérer difficile de rester au courant dans un contexte à grande échelle, cependant, en classe, microcosme du monde, faciliter des discussions afin de comprendre tout le monde est possible! C’est fantastique si cette « compréhension mutuelle » peut être facilitée de deux manières en tandem : d’une part, par une discussion sociale et connectée avec tous en classe sur la manière dont nous nous exprimons (y compris le personnel ensei­gnant), et d’autre part, par une discussion privée et personnelle, car le genre peut être compris différemment dans des contextes sociaux vis-à-vis des contextes personnels. Si vous prenez le temps de comprendre ainsi les besoins linguistiques des élèves de votre classe, cela peut créer un environnement de compréhension entre les élèves, et dans lequel, du pont de vue de l’enseignant, le langage actuel nécessaire à la construction du monde dans votre classe est démystifié. Cela peut être jumelé à l’outil utile d’un langage à genre indéterminé lors de l’interaction avec des groupes, donnant ainsi lieu à une compréhension plus large de l’expression de soi. Il s’agit d’une pratique que ma mère utilise dans sa classe depuis des années et que j’ai adoptée lors du Contes drag, non seulement parce qu’il est important de reconnaître les réa­lités du vaste éventail des identités de genre, mais aussi en raison de la nature fluctuante de l’identité et de sa construction, et parce que les jeunes apprenants aiment jouer à faire semblant. Le jeu est un outil incroyable pour explorer l’imagination, et cette pratique peut être encouragée par l’utilisation d’un langage inclusif, permettant à chacun de s’exprimer à travers une identité cohérente, une identité fluctuante ou une exploration de soi temporaire, que ce soit par le jeu ou non. Cela peut être un moyen efficace d’établir une compréhension de la communauté dans la salle de classe sans séparer linguistiquement les apprenants en fonction d’une compréhension binaire du genre ou de l’expression.

Pour moi, les cours les plus pertinents que j’ai suivis au secondaire étaient ceux qui souli­gnaient l’auto-exploration et l’auto-expression, à bien des égards la façon dont nous digérons l’information et nous nous déplaçons dans le monde sont influencées par notre propre compréhension de soi. Par exemple, en ayant la capacité de créer des pièces dans mon cours de mode inspirées de mes propres expérien­ces m’a permis de m’exprimer en classe et dans la vie de tous les jours, et grâce à la manière dont le cours était animé, j’ai pu me sentir va­lorisé par mon enseignant et mes camarades de classe. Même aujourd’hui, au postsecondaire, le fait de pouvoir explorer les intersections de mon identité dans mon travail semble important, car je suis investie dans les idées que j’explore, plutôt que d’apprendre quelque chose simplement parce que c’est obligatoire; j’ai l’impression d’apprendre sur des sujets qui m’intéressent vraiment, ce qui me donne une certaine autonomie dans mon apprentissage et dans mon autodécouverte. Cela m’a donné l’occasion de faire des recherches et d’approfondir mes connaissances sur le genre, la drag et l’histoire queer, ce qui a à son tour eu un impact sur ma propre compréhension de soi et la manière dont je me présente dans ma vie quotidienne.

À titre d’enseignants, notre façon de nous exprimer joue également un rôle dans la création d’un environnement où les apprenants se sentent en sécurité et valorisés. Une des raisons principales pour lesquelles je trouve que les heures de Contes drag sont plus importantes est que certaines familles présentes à ces événements peuvent avoir un lien direct avec moi en tant que personne ouvertement queer avec une présentation de haut niveau. Pendant les séan­ces du Contes drag, les seules personnes qui devraient soucier de se sentir mal à l’aise, être différente ou dépasser les limites sont les ma­nifestants… qui eux, en font VRAIMENT trop. Plus sérieusement, saisir l’occasion de mieux explo­rer mon expression du genre et ma compréhension du genre en tant que structure sociale plus large a renforcé mes aptitudes à la communication avec les autres, notamment mes élèves. Il est important d’examiner comment notre compréhension du caractère queer et des genres influence la manière dont l’éducation est offerte, et il est également pertinent d’examiner les façons auxquelles il pourrait être nécessaire de les déconstruire ou rajuster afin de réifier le soi et décoloniser la classe.

La décolonisation à travers l’éducation autochtone et queer/Bispirituelles

Je pense qu’il est important de reconnaître que les récits queer, s’ils sont présentés de manière intégrée aux connaissances autochtones et aux réalités des personnes bispirituelles, peuvent être un outil utile pour décoloniser la salle de classe, et par extension le système scolaire public. Se souvenir à qui appartient la terre sur laquelle nous enseignons, et non seulement le reconnaître, mais centrer les récits des personnes autochtones bispirituelles, donne non seulement lieu à une réinterprétation précoloniale du genre, mais aussi à son utilisation active comme outil d’autonomisation et de décolonisation (Driskill 69). Je soulève cette question non pas pour reconstruire faussement un passé queer utopique, car ce serait une erreur de ma part de réifier l’idée que le passé est le seul espace pour les personnes autochtones queers bispirituelles, mais bien pour rappeler que la binarité de genre rigide est non seulement une construction coloniale imposée aux terres autochtones, mais aussi une construction coloniale qu’il faut démanteler dans le cadre de la décolonisation (Driskill 76). La perpétuation de cette binarité de genre en tant que partie intégrante du projet colonial a contribué à la création d’outils tels que la misogynie, l’homophobie et la transphobie comme moyen de sécuriser l’État-nation par l’homogénéisation, le contrôle et la domination (Driskill 77). L’enseignement de l’histoire et le présent d’une manière qui reconnait l’importance de l’intersection entre les connaissances autochtones et l’identité queer donne lieu à une réévaluation plus globale de ce qu’est le genre, pourquoi il est, et comment nous interagissons avec celui-ci dans notre vie quotidienne, à l’intérieur et à l’extérieur de la salle de classe.

Danser avec le genre

En éduquant, c’est mon avis que, on ne devrait jamais arrêter d’apprendre nous-même, puisque la connaissance est en constante expansion et évolution. À mon avis, un des défis les plus gravés lorsqu’on devient adulte est qu’on perd la capacité de jouer et de naviguer. Alors, je vais proposer une action à entreprendre aux lectrice et lecteurs de cet article, et il est peut-être un peu bizarre qu’un étudiant de 20 ans de premier cycle vous demande (à probablement un enseignant, un activiste syndical ou même un politicien) de faire quelque chose afin d’apprendre, d’explorer ou peut-être démanteler des idées sur le genre, mais… c’est ainsi. Dans le livre fondateur de la théorie féministe/queer Gender Trouble, de Judith Butler, le genre et sa construction sont expliqués d’une manière qui résonne profondément avec moi en tant que personne qui se considère comme « interprète du genre ». Butler a exploré l’idée que le genre est créé par la performativité à travers l’idée qu’il est anticipé comme une réalité, et que cette performativité est créée à travers une série d’actions qui naturalisent le genre à l’intérieur de la personne (Butler 16). Cette idée du genre me touche, mais ma tâche pour vous est de vous demander de trouver quel sentiment de genre cela évoque en vous, et comment votre propre compréhension de vous-même se connecte à votre auto-expression et votre connexion avec le genre, en essayant de nouvelles choses.

- Maquillez-vous et coiffez-vous ou habillez-vous d’une manière différente de votre quotidien et observez comment cela vous fait sentir. - Jouez avec différentes façons de bou­ger votre corps le long du spectre féminin/masculin. - Lisez et étudiez un peu les théories de genres et pensez à ce que cela vous fait sentir.

Ensuite, interrogez-vous : comment la façon dont j’évo­lue dans le monde influence-t-elle mon expression personnelle? Comment ai-je cons­truit des idées autour du genre/masculinité/féminité? Comment ma compréhension actuelle de genre informe-t-elle la manière dont j’enseigne? Quel est mon récit personnel sur le genre, et comment va-t-il évoluer, changer, grandir, être démantelé et réifié?

Betty Baker devant la scène d’un spectacle de marionnettes, tenant une marionnette.

Photo prise par Christopher Coghill

CITATIONS
Butler, Judith. Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, Taylor & Francis Group, 2006.
Driskill, Qwo-Li.“DOUBLEWEAVING TWO-SPIRIT CRITIQUES: Building Alliances between Native and Queer Studies.”GLQ, vol. 16, no. 1-2, 2010, pp. 69–92.
ProQuest Ebook Central, https://ebookcentral.proquest.com/lib/torontomu/detail.action?docID=710077.
Serano, Julia. Excluded: Making Feminist and Queer Movements More Inclusive. Seal Press, 2013.

About Isaac Maker/Betty Baker
IsaacMaker/BettyBaker (they/them) artiste drag, activiste et conteur.

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