C’en est trop! Le nouvel environnement d’information

Mensonges, vérité, mésinformation et désinformation

Dans le numéro de l’automne 2020 d’Education Forum, Chris Samuel posait la question, « Comment écrire sur les faits dans l’ère Trump, Brexit et Ford? »i En cette période d’abondance d’information et pour les éducatrices et les éducateurs en particulier, on pourrait élaborer sur cette question en disant : Quelles sont les implications des mensonges, de la vérité, de la mésinformation et de la désinformation sur les élèves et sur l’enseignement? Leur présence en ligne presque incessanteii et leur forte utilisation des médias sociaux font en sorte que les élèves développent de nouvelles littératies et habitudes de création de définitions qui ne sont pas toujours visibles dans leur comportement à l’école. Dans cet article, nous examinons le nouvel environnement de l’information, l’évolution des tendances dans le comportement des élèves, ainsi que les implications pour l’enseignement.

Le nouvel environnement d’information
Le nouvel environnement d’infor-mation est caractérisé par des espaces virtuels qui sont propices à une quantité accablante de mésinformation et de désinformation, posant ainsi des risques et des conséquences réels à la société. La mésinformation consiste en de l’information qui est fausse ou contradictoire aux connaissances des experts, alors que la désinformation constituent un effort délibéré de présenter et de faire circuler une désinformation dans le but de s’approprier du pouvoir, une richesse monétaire ou un certain statut.iii Les consommateurs de tels renseignements peuvent être influencés par les opinions et les attitudes exprimées en ligne.

À l’échelle mondiale, la mésinformation et la désinformation sont devenues une menace à la santé publique au cours de la pandémie de la COVID-19 et ont fait des ravages dans les processus politiques, y compris les élections au Canada, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.iv Tout au long de la pandémie, la mésinformation et la désinformation allaient de conseils de santé dommageables comme les recommandations d’ingérer de l’eau de Javel et de ne pas tenir compte du port du masque, à des théories du complot au sujet des origines du virus et comment il se propage. Cette mésinformation a joué un rôle important dans l’influence du comportement en santé publique des gens, comme leur volonté de se conformer aux mesures de santé publique ou de se faire vacciner.v Des renseignements faux et trompeurs en ligne ont également eu une influence notable sur les croyances politiques des gens, alors que diverses tactiques, comme la propagande motivée par les complots et les comptes imposteurs, ont joué un rôle important dans l’élection de 2020 aux États-Unis.vi

Même lorsqu’une personne prend la peine de vérifier les faits, ce qui peut réduire les risques de propagation de la mésinformation ou de la désinformation, il est commun pour bon nombre d’entre eux de fonder leurs décisions sur des attitudes, valeurs et sentiments politiques pré-existants.vii À cet égard, les jeunes sont particulièrement susceptibles, surtout lorsque cette mésinformation ou désinformation provient de sources qui ont de nombreux adeptes ou sont intégrés dans
un contenu divertissant.

Les élèves comme créateurs et consommateurs dans le nouvel environnement de l’information
Puisqu’ils passent de plus en plus de temps en ligne et en raison de l’évolution des modèles d’utilisation, les élèves sont intrinsèquement vulnérables au nouvel environnement de l’information. Puisqu’ils passent de plus en plus de temps en ligne et en raison de l’évolution des modèles d’utilisation, les élèves sont intrinsèquement vulnérables au nouvel environnement de l’information. Selon un rapport de Pew Research, 95 pour cent des adolescents possèdent ou ont accès à un téléphone intelligentviii, et bon nombre utilisent des espaces en ligne comme leur méthode préférée de socialisation. Pour beaucoup, les médias sociaux sont devenus la principale source pour trouver de l’information, affirmer les croyances et se garder à jour sur les nouvelles internationales.ix De plus, les élèves sont maintenant passés à une interaction plus dynamique avec l’environnement de l’information, tant comme consommateurs que créateurs.x Il s’agit d’une importante réorientation générationnelle, alors que les jeunes délaissent le contenu des médias conventionnels qui a été vérifié en fonction des normes journalistiques, pour un marché ouvert d’idées non filtrées. D’un côté, ce nouvel environnement d’information offre des avantages, y compris la capacité de former de nouvelles communautés et d’organiser des mouvements sociaux sur les plans local et mondial, comme cela a été le cas de l’activisme sur les changements climatiques Fridays for Future de Greta Thunberg et plus récemment, le mouvement Black Lives Matter. L’envers de la médaille, c’est que les environnements qui sont surtout non restreints font en sorte que l’information est sujette à la manipulation, de façons dissimulées et néfastes. Ces manipulations—par l’intermédiaire de comptes robotisés, de triage algorithmique, de monétisation cachée, vos bulles de filtre et vos chambres d’écho—peuvent largement influencer comment les élèves viennent qu’à comprendre les enjeux clés. Ils façonnent leurs croyances précoces et la formation globale de leur identité.

Notre étude récente a révélé qu’autant le personnel enseignant que les élèves éprouvaient de la difficulté à naviguer ce grand flux d’information. Le personnel enseignant a indiqué dans quelle mesure il était difficile d’aider les élèves à déceler la vérité parmi la vaste mésinformation au sujet de la COVID-19 et les manifestations émergentes de Black Lives Matter dans les cours de recherche en ligne. Les élèves ont également fait part de leur frustration et de leur désarroi devant tellement de renseignements contradictoires qui se trouvaient dans leur source de nouvelles. Cela soulève une importante question : si nos élèves font souvent face à de la mésinformation et à de la désinformation dans la vie de tous les jours, comment apprennent-ils à ce sujet à l’école?

Dans nos observations et conversations en salle de classe, les élèves et le personnel enseignant ont noté des tendances et lacunes intéressantes en éducation, qui s’alignent avec des points clés avancés par l’article de Chris Samuel intitulé Fact-checking in a post-truth world. Chris Samuel a noté que la vérification des faits peut limiter les fausses croyances. Dans notre analyse de la compréhension des élèves, nous voyons que les élèves sont uniformes dans l’application d’un certain degré de vérification des faits lorsqu’ils travaillent dans un contexte académique (p. ex., sur des travaux de recherche scolaires), mais ils ne transfèrent pas uniformément ces connaissances à leurs engagements dans les médias sociaux. Malgré la supposition que les degrés élevés d’engagement dans les médias sociaux entraînent des niveaux élevés de littératie ou de connaissances dans le domaine numérique, ce n’est pas toujours le cas. La plupart des élèves reconnaissaient qu’ils possèdent peu ou pas de connaissances concernant les types de manipulation qui saturent les mondes virtuels. Notamment, lorsqu’on leur a demandé comment déterminer si l’information dans les médias sociaux est fiable et vraie, les élèves ont affirmé qu’une de leurs stratégies est de déterminer dans quelle mesure l’information est répandue. Lorsque comparée aux constatations de Vosoughi et al.xi que les mensonges se répandent plus rapidement que la vérité, cette stratégie présente un problème évident : les élèves se servent du caractère persuasif comme mesure de fiabilité, or, les algorithmes et le comportement humain font équipe pour répandre des mensonges plus rapidement que la vérité. Chris a également soulevé que la vérification des faits—bien qu’efficace à la réduction de la mésinformation—ne changent pas considérablement les croyances politiques. Cela vient appuyer les remarques du personnel enseignant qu’il est difficile de changer l’avis des élèves au sujet de croyances établies, surtout si ces croyances sont partagées par des vedettes ou sont répétées dans des chambres d’écho sur Instagram et Twitter. Cela correspond au troisième point de Chris Samuel : les perceptions du caractère crédible d’une personne outrepassent le contenu véritablement juste. Alors que les élèves s’évertuent à décortiquer l’information en ligne, une de leurs autres stratégies communes est de baser leur évaluation sur le fait que le lien a été partagé par une personne à laquelle ils font confiance, pour qui ils sont des adeptes ou avec qui ils partagent des intérêts.

Que signifient ces nouvelles orientations pour la pédagogie?
Dans le cadre de notre étude, les élèves ont indiqué que les écoles ont la responsabilité de les préparer pour les complexités du nouvel environnement de l’information, mais bon nombre d’entre eux demeurent incertains à savoir si des changements pertinents sont imminents. Ce scepticisme n’est pas sans fondement, puisque les curriculums de l’Ontario demeurent désuets et manquent de mentionner les complexités de l’engagement en ligne dans tout contexte que ce soit. Nos conversations avec les élèves ont révélé que leur éducation scolaire au sujet des médias sociaux était limitée, souvent cadrée dans un contexte pragmatique (p. ex., comment se servir de la technologie), ou de la sécurité, de l’intimidation et de la protection de la vie privée. Par conséquent, la plus grande partie de leur apprentissage dépendait de la méthode « essais et erreurs », l’aide des pairs ou les efforts individuels des membres du personnel enseignant qui prennent le temps d’inclure ces considérations émergentes en littératie dans leurs propres domaines d’enseignement. Une autre importante lacune dans le curriculum, surtout les curriculums des sujets English et des sciences sociales, est l’importance de l’émotion et de son rôle dans la littératie et la formation de l’identité.xii Dans nos recherches, les membres du personnel enseignant ont discuté de l’importance de la relation entre l’émotion et les connaissances, surtout alors que les élèves choisissent qui suivre et qui croire, en fonction de ces affinités. Bien qu’ils aient noté à quel point il était difficile de changer les croyances et les valeurs établies des élèves, les membres du personnel enseignant ont également indiqué que la salle de classe peut être un lieu propice à introduire de nouvelles idées et des renseignements aux élèves, favorisant un environnement où ils peuvent s’engager dans des discussions et des débats pertinents et critiques au sujet d’événements et de questions de l’actualité.

Les systèmes d’éducation doivent adopter une approche multi-littératie qui inclut toutes les stratégies complexes qui peuvent aider les élèves à comprendre et à interpréter de l’information dans divers contextes sociaux. Bien que nous, comme éducatrices et éducateurs, ne soyons pas tenus de devenir des utilisateurs invétérés de la technologie ou même de participer à la sphère des médias sociaux, il y a une valeur pédagogique à tenter de mieux comprendre les tendances, les défis et les implications de comment les élèves interprètent de l’information et développement des croyances. De plus, il pourrait s’avérer utile si les prochaines itérations des documents du curriculum de l’Ontario incluaient ces nouvelles constatations du rôle des communautés et littératies virtuelles dans l’apprentissage. Une plus forte attention sur la façon à laquelle les enjeux sont discutés dans ces environnements et des débats plus délibérés en salle de classe pourraient favoriser les compétences nécessaires chez les élèves, leur permettant de mieux naviguer la réorientation des paysages de l’information. Cela pourrait comprendre un apprentissage sur la mésinformation, la désinformation, les idées préconçues, les manipulations technologiques et la culture du consommateur et du créateur. D’une manière plus globale, cela signifierait de reconnaître les occasions de s’ouvrir aux multi-littératies sur tous les secteurs du curriculum, y compris : la littératie et l’émotion, l’identité et la formation de la valeur; la littératie et la multi-modalité; et les littératies critiques.

Le manque actuel d’éducation concentrée met en danger les progrès sociaux en permettant aux inégalités actuelles de se former. De telles inégalités ne se limitent pas à la réussite à l’intérieur de l’école, mais dans un contexte plus large, au pouvoir politique et social. Beam et al. a constaté que les aptitudes à l’Internet et la capacité de naviguer les espaces d’information peuvent contribuer à la volonté et la capacité d’une personne de s’engager dans les questions politiques et sociales. Les élèves qui pourraient bénéficier d’une concentration sur l’apprentissage pertinent peuvent être en mesure de reconnaître, comprendre et appliquer efficacement des aptitudes critiques lorsqu’ils s’engagent avec l’information sociopolitique qui leur est présentée. Inversement, les élèves qui ne sont pas exposés aux occasions de s’engager dans cet apprentissage à l’école deviennent moins aptes à participer à la sphère sociopolitique, ce qui peut empirer les inégalités croissantes dans l’engagement des citoyennes et des citoyens.xiii Afin de combler cet écart, il faut un appel à l’action au niveau institutionnalisé, où les occasions égales d’enseigner et d’engager les élèves au moyen de pédagogies multi-littératie peuvent être mises en place d’une façon uniforme à la grandeur du système. À défaut de quoi, nous laissons nos élèves à la dérive, naviguant des mondes entiers d’information qui les rend de plus en plus isolés et vulnérables.

i Samuel, C. (2020). Fact-checking in a post-truth world. OSSTF/FEESO Education Forum.
ii Anderson, M., & Jiang, J. (2018). Teens, social media & technology 2018. Pew Research Center.
iii Swire-Thompson, B., & Lazer, D. (2020). Public health and online misinformation: Challenges and recommendations. Annual Review of Public Health, 41(1), 433–451.
iv Allcott, H., & Gentzkow, M. (2017). Social media and fake news in the 2016 election. Journal of Economic Perspectives, 31(2), 211-36.
Munger, K., Egan, P. J., Nagler, J., Ronen, J., & Tucker, J. (2017). Political knowledge and misinformation in the era of social media: Evidence from the 2015 UK election. British Journal of Political Science, 1-21.
Morgan, S. (2018). Fake news, disinformation, manipulation and online tactics to undermine democracy. Journal of Cyber Policy, 3(1), 39-43.
v Roozenbeek, J., Schneider, C. R., Dryhurst, S., Kerr, J., Freeman, A. L., Recchia, G., Van Der Bles, A.M., & Van Der Linden, S. (2020). Susceptibility to misinformation about COVID-19 around the world. Royal Society Open Science, 7(10), 201199.
vi Sebenius, A. (2020, May 14). Why disinformation is a major threat to the 2020 election. Bloomberg.
vii Samuel, C. (2020). Fact-checking in a post-truth world. Education Forum, 47(1), 22-25.
viii Anderson, M., & Jiang, J. (2018). Teens, social media & technology 2018. Pew Research Center.
ix Mao, J. (2014). Social media for learning: A mixed methods study on high school students’ technology affordances and perspectives. Computers in Human Behavior, 33, 213–223.
x Lapp, D., Fisher, D., Frey, N., & Gonzalez, A. (2014). Students can purposefully create information, not just consume it. Journal of Adolescent & Adult Literacy, 58(3), 182-188.
xi Vosoughi, S., Roy, D., & Aral, S. (2018). The spread of true and false news online. Science, 359(6380), 1146–1151.
xii Parker, L. (2020): Literacy in the post-truth era: The significance of affect and the ethical encounter. Educational Philosophy and Theory, 53(6), 613-623. DOI: 10.1080/00131857.2020.1803834
xiii Beam, M. A., Hmielowski, J. D., & Hutchens, M. J. (2018). Democratic digital inequalities: Threat and opportunity in online citizenship from motivation and ability. American Behavioral Scientist, 62(8), 1079-1096.

About La Dre Lana Parker est Helen Liu
La Dre Lana Parker est professeure adjointe à l’Université de Windsor et rédactrice en chef du Journal of Teaching and Learning et Helen Liu est candidate au doctorat à l’Université York, effectuant des recherches dans les médias, le développement de l’adolescence et les étudiantes et étudiants internationaux.

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