Le texte est un art
mot de la rédactrice en chef
Dans ce numéro d’Education Forum, nous abordons la contestation et la censure des livres non pas comme un débat abstrait, mais comme une réalité vécue aux conséquences profondes pour l’éducation publique, l’équité et la démocratie. En tant que rédactrice, je vois cette édition à la fois comme une mise en garde contre ce que nous risquons de perdre et comme une invitation à défendre nos bibliothèques et nos salles de classe, ces lieux où se cultive la pensée critique.
Je suis née à la fin des années 1970, à Scarborough, en Ontario, à une époque où l’accès aux bibliothèques n’avait rien d’une prise de position politique : c’était tout simplement un acquis. Mes premiers souvenirs de lecture ne sont pas liés à une salle de classe ni à un devoir, mais à l’anticipation. Au grondement sourd du bibliobus Albert Campbell qui arrivait dans mon quartier. Au moment où les portes s’ouvraient et l’espace se transformait en quelque chose de sacré. Des rangées et des rangées d’étagères remplies de possibilités.
Je me souviens avoir pris un livre sur une étagère et en avoir feuilleté les dernières pages, là où une petite carte blanche était soigneusement glissée dans une pochette. J’y inscrivais mon nom avec soin, au crayon, m’ajoutant ainsi au discret registre de celles et ceux qui étaient passés avant moi. Ce geste tout simple — choisir un livre, l’emprunter, le rapporter chez moi — ressemblait à une permission. Non seulement la permission de lire, mais aussi celle d’appartenir.
À l’intérieur de ce bibliobus, j’avais toute liberté. Aucun avertissement n’accompagnait les histoires. Aucune étiquette ne me disait quels récits il convenait que je découvre et lesquels ne m’étaient pas destinés. Je passais d’une autrice ou d’un auteur à l’autre, d’un(e) poète à l’autre, d’une créatrice ou d’un créateur à l’autre, choisissant des livres simplement parce qu’ils me parlaient. J’étais une jeune fille Noire de Scarborough qui découvrait que le monde était vaste, contradictoire, imaginatif et inachevé. Et j’avais le droit de le remettre en question.
En grandissant, les bibliothèques ont évolué avec moi. Les bibliobus ont disparu et ont été remplacés par des espaces pour les ados et des bibliothèques de référence qui reflétaient l’air culturel du temps. Des écrans diffusant la chaîne de télévision MuchMusic, des rangées d’ordinateurs, et section après section, tous les types d’aventures que je pouvais imaginer. Ces espaces n’étaient pas aseptisés. Ils étaient vivants. Ils encourageaient la curiosité, l’esprit critique et le sens de la communauté. Les bibliothèques ne se contentaient pas d’abriter de l’information; elles nourrissaient ma conscience critique.
Ce sujet me touche personnellement. La lectrice, l’écrivaine et l’esprit critique que je suis devenue ont été façonnés par un accès sans entrave aux histoires et aux idées. Les bibliothèques de mon enfance ne m’ont jamais demandé de justifier ma curiosité ni de défendre mon droit de lire. Elles ouvraient simplement leurs portes.
En assumant ce rôle de rédactrice, je le fais avec un profond sens des responsabilités : celui d’honorer les lieux qui m’ont façonnée et de tirer la sonnette d’alarme lorsque ces lieux, et les libertés qu’ils incarnent sont menacés.
La censure des livres est souvent présentée comme une mesure de protection, comme une façon de protéger les enfants contre le danger. Mais l’histoire nous dit tout autre chose. Quand des livres sont interdits, ce n’est presque jamais parce qu’ils sont dangereux au même titre que des armes. Ils sont jugés dangereux parce qu’ils provoquent la réflexion. Ils sont perçus comme dangereux parce qu’ils racontent des histoires qui remettent en question les récits dominants. Ils sont perçus comme dangereux parce qu’ils mettent au centre des identités, des histoires et des réalités vécues qui ont longtemps été marginalisées ou effacées.
La narration, par l’écrit, a façonné des civilisations. Elle a préservé des histoires. Elle a nourri des révolutions de la pensée et de la culture. Dramaturges, poètes, romancières, romanciers et essayistes sont des artistes qui ont toujours été à la fois le miroir et la conscience de la société. Censurer un texte, c’est s’attaquer à une forme d’art. Politiser les histoires qu’il est permis de raconter, c’est affirmer que certaines vies méritent davantage d’être vues et reconnues que d’autres.
Le texte est un art.
Comme toute forme d’art, il appelle l’interprétation. Il exige un engagement. Il demande à la lectrice ou au lecteur non pas simplement de consommer, mais de réagir, d’adhérer, de résister, de repenser. Lorsque nous censurons des livres, nous ne faisons pas qu’enlever du papier des étagères. Nous interrompons le développement de la pensée critique. Nous minons la capacité des jeunes à analyser le pouvoir, à remettre en question les systèmes et à comprendre des perspectives autres que les leurs. Je m’inquiète d’un avenir où mes petits-enfants découvriront la lecture principalement à travers des filtres — algorithmiques ou idéologiques — qui décideront à leur place de ce qu’il convient qu’ils sachent. D’un avenir où la curiosité sera limitée par des programmes politiques. D’un avenir où l’identité elle-même deviendra un motif d’exclusion.
La conscience critique se développe au contact de la contradiction, de l’injustice, de la joie, de la colère et de l’imagination. Les bibliothèques m’ont permis de découvrir des histoires de personnes qui me ressemblaient et d’autres qui ne me ressemblaient pas. Elles m’ont appris que l’histoire est disputée, que la vérité est stratifiée et qu’apprendre exige du courage.
Je suis qui je suis, parce qu’on m’a laissée lire librement. Les bibliothèques étaient des refuges, pas des champs de bataille. J’espère que, collectivement, nous choisirons de protéger cet héritage, non seulement pour nos élèves d’aujourd’hui, mais aussi pour les générations à venir, qui méritent un avenir où les livres demeurent des portes et non des armes.



