Confiance, accès et la liberté d’apprendre
mot de la présidente
J’ai grandi dans une petite ville où la bibliothèque n’était ni un lieu grandiose ni un symbole politique. Elle était simplement là. Ouverte. Gratuite. Partagée. Je me revois assise par terre, tirant les livres des rayons un à un, cherchant la bonne histoire pendant que ma grand-mère, tranquillement, constituait sa propre pile de romans. Ces visites hebdomadaires étaient une question de temps, de curiosité et du réconfort de savoir que les histoires étaient offertes à quiconque voulait les lire. Dans ces instants de calme, l’amour de la lecture se transmettait d’une génération à l’autre, sans consigne ni attente, par la présence, la routine et un lieu partagé. Cela me rappelle toujours que le récit ne concerne pas seulement les livres, mais aussi la manière dont une génération invite la suivante à imaginer, à questionner et à comprendre le monde.
Le sentiment d’accès que j’ai connu comme enfant, je l’ai vu s’éroder graduellement au fil de ma carrière, en tant que travailleuse en services de soutien au développement, auprès d’élèves ayant divers besoins et difficultés d’apprentissage. Au fil des décennies, les bibliothèques d’école ont été réduites à quelques étagères et à une poignée de livres. Les manuels et les ressources en classe ont discrètement disparu. De plus en plus, on redirige les élèves vers des textes en ligne, en partant du principe que les écrans et les mots numériques affichés sur une page remplacent adéquatement les livres papier.
Pour bien des élèves — particulièrement celles et ceux qui doivent déjà composer avec des systèmes complexes — l’absence de bibliothèques transforme l’apprentissage et l’exploration en une expérience conditionnelle, tributaire de l’accès à la technologie, du coût, de l’accessibilité et d’environnements numériques qui ne sont pas conçus en pensant à toutes les apprenantes et tous les apprenants. En fait, la disparition des bibliothèques a souvent éloigné les jeunes lectrices et lecteurs de la lecture, tout simplement. Les livres invitent à l’exploration d’une façon que les écrans n’offrent pas souvent. Lorsque nous commençons à interdire ou à restreindre les quelques livres qui restent accessibles, nous accentuons cette rupture et envoyons un message inquiétant sur les expériences et les questions qui ont droit de cité dans nos écoles… et celles qui n’y ont pas droit.
C’est pourquoi le fait de commencer mon mandat à la présidence entourée de livres revêt, à mes yeux, une portée profondément symbolique. L’image de couverture de ce numéro a été prise à la bibliothèque de la bibliothèque W.F. Herman Academy, à Windsor, en Ontario, parce que je crois que le « retour aux fondamentaux » en éducation publique exige de rétablir l’accès aux livres comme ressource essentielle. L’éducation fonctionne lorsque les enseignantes et enseignants, ainsi que les travailleuses et travailleurs en éducation, inspirent la pensée critique et lorsque les élèves disposent du matériel dont ils ont besoin pour questionner, explorer et apprendre. C’est cela, la liberté intellectuelle. Être entourée de livres en ce moment me rappelle que l’éducation publique fonctionne le mieux lorsque le savoir est partagé, non restreint, et lorsque l’apprentissage repose sur la confiance plutôt que sur la peur.
La contestation et la censure des livres sapent la raison d’être même de l’éducation en limitant la capacité des élèves à exercer leur esprit critique de manière autonome. Chaque jour, dans les écoles publiques de l’Ontario, les membres d’OSSTF/FEESO éveillent la curiosité et encouragent la réflexion. Notre rôle n’est pas de dire aux élèves quoi penser, mais de leur donner les outils pour le faire. Lorsque des livres sont retirés ou contestés, cela laisse entendre que le jugement professionnel du personnel enseignant et des travailleuses et travailleurs en éducation n’est pas digne de confiance — et que les élèves ne peuvent pas être considérés comme capables de réfléchir avec discernement à des idées complexes. Pour les élèves déjà marginalisés, ce message résonne fortement. Vos histoires sont dangereuses; vos questions dérangeantes; et votre vécu est négociable.
Les parallèles sont clairs. La censure traduit le même manque de confiance à l’égard le le personnel en éducation et envers les élèves. Elle suggère que les décisions relatives à l’apprentissage devraient être dictées par la peur, la politique ou des pressions externes, plutôt que par les professionnelles et professionnels qui connaissent le mieux leurs élèves et leurs communautés. C’est précisément pourquoi les syndicats doivent jouer un rôle de premier plan dans la défense de la liberté intellectuelle. La liberté d’expression est un droit fondamental garanti par la Charte canadienne des droits et libertés. Sans action collective, l’histoire nous montre que ces droits ne sont jamais garantis. Lorsque des gouvernements tentent de restreindre ce qui peut être enseigné, lu ou discuté, les syndicats comptent souvent parmi les rares voix organisées prêtes à riposter. Défendre le jugement professionnel et le droit des élèves d’accéder à une diversité d’idées est indissociable de la défense de l’éducation publique elle-même.
Et, dans l’avenir, ces questions dépasseront les livres. Les décisions touchant l’apprentissage, la créativité et l’évaluation sont de plus en plus façonnées par des algorithmes et la technologie. Même si la technologie offre des possibilités lorsqu’elle sert à soutenir le personnel en éducation, l’éducation demeure un travail relationnel. Aucun algorithme ne peut comprendre le vécu d’un élève, sa santé mentale ou son sentiment d’appartenance. Le jugement humain doit demeurer au centre de l’éducation, tout comme la confiance doit demeurer au centre de l’école publique.
À titre de présidente, mon engagement envers les membres est clair : vous ne ferez pas face à ces défis seuls. OSSTF/FEESO continuera de défendre la liberté intellectuelle et le jugement professionnel. Cela signifie défendre les membres lorsque leur expertise est remise en question, offrir des orientations et du soutien lorsque des livres ou des programmes d’études sont contestés, et aborder les nouvelles technologies avec réflexion plutôt que dans la réaction. Le changement est inévitable, mais pas nos valeurs. Nous faisons confiance aux enseignantes et enseignants ainsi qu’aux travailleuses et travailleurs en éducation, et nous protégeons l’éducation publique.
Après avoir lu ce numéro d’Education Forum, j’espère que vous garderez une question en tête : « À qui faisons-nous confiance pour prendre les décisions concernant l’apprentissage dans nos écoles? » La réponse à cette question façonnera non seulement ce que les élèves liront, mais aussi ce qu’ils seront autorisés à devenir.



