Montée de la précarité

Comprendre et s’orienter dans l’ordre ou le (dés)ordre économique et social émergent

Image for The rise of precarity

La semaine dernière, j’ai reçu un courriel d’une ancienne étudiante qui était impatiente de me dire qu’elle avait enfin décroché un emploi permanent. Après quatre années d’université et trois de contrats, enfin, un poste permanent. Je l’ai félicitée avec enthousiasme, mais j’étais mal à l’aise sachant que tant d’autres anciens étudiants étaient toujours pris au piège du caractère permanent d’emplois temporaires. Le malaise est dû à un autre courriel reçu la semaine précédente d’un étudiant toujours à la recherche d’un emploi qui tirerait parti de ses connaissances et compétences et qui lui offrirait la sécurité financière et la stabilité pour construire une vie. Ce n’est pourtant pas trop demander, mais pour de plus en plus d’individus dans notre société, c’est un rêve qui ne devient jamais réalité.

En tant que professeure d’études des relations de travail, je ne peux pas ignorer la prolifération du travail précaire à l’échelle de l’économie. Le problème envahit la recherche dans ma discipline et se répand dans la vie de mes collègues et de mes étudiants. Certains de vous pourront être surpris que les universités, le foyer de la titularisation du corps professoral, aient connu une émergence de postes contractuels en enseignement au cours des deux dernières décennies. Certains des individus les plus éduqués de notre société doivent poser leur candidature pour chaque cours qu’ils donnent chaque semestre, alliant parfois un emploi à temps plein à des contrats dans plusieurs universités. Ce n’était pas censé arriver. Vers le milieu des années 90, alors que j’envisageais de poursuivre un doctorat, mon professeur m’avait assurée que lorsque je l’obtiendrais, il ne manquerait pas de postes de chargé de cours permanents puisque les enfants de l’après-guerre prendraient leur retraite. Au lieu de cela, pour faire face au nombre grandissant d’étudiants postsecondaires, les universités comptent de plus en plus sur des professeurs ayant des contrats précaires. Bien que je sois chanceuse, étant professeure permanente, je suis pleinement consciente du nombre de personnes tout aussi compétentes et talentueuses qui font carrière en marge des universités.

Le caractère généralisé du travail précaire affecte également ma relation avec mes étudiants. Les gouvernements attendent des enseignants secondaires et postsecondaires qu’ils préparent les élèves au marché du travail, avec des connaissances, des compétences et des attitudes qui leur apporteront la réussite et que les employeurs rechercheront. Mais à vrai dire, les employeurs s’intéressent moins à proposer à ces étudiants le type d’emplois de qualité qui étaient la norme durant les quatre décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale. Cela a peu à voir avec les aptitudes des étudiants et tout à voir avec le pouvoir des employeurs de soutirer du travail des travailleurs ayant obtenu une bonne éducation sans qu’ils aient à s’engager dans une relation d’emploi à long terme. Même les meilleurs étudiants, qui ont tout fait comme il se doit et qui ont «investi» dans leur «capital humain», ont de la difficulté à trouver un bon emploi. Et les répercussions que cela a sur eux, leur famille et leur communauté, sont graves.

Définir le travail précaire
Les chercheurs en études des relations de travail ont cerné divers aspects du travail qui le rendent précaire. Lors d’un débat initial sur le problème, Leah Vosko, Nancy Zukewich et Cynthia Cranford1 ont comparé le «modèle d’emploi conventionnel» selon lequel «un travailleur a un employeur, travaille toute l’année, à temps plein, dans les locaux de l’employeur, jouit d’une large gamme d’avantages régis par la loi et s’attend à ce que son emploi dure indéfiniment» avec la propagation des emplois précaires ou non conventionnels. Un emploi précaire a plus tendance à manquer de permanence, à être difficile à syndiquer ou à réglementer en vertu des normes d’emploi, donne peu de contrôle sur le nombre d’heures travaillées ou sur les horaires de travail et à être à faible revenu. Les employeurs ont fait la promotion de telles dispositions de travail dans le respect de la «flexibilité», un concept attrayant pour les travailleurs essayant de concilier travail et vie privée. Dans la pratique, une telle flexibilité a surtout profité aux employeurs, qui se sont servis de ces dispositions pour rapidement ajuster leurs effectifs en réponse aux variations du marché. Les travailleurs bénéficiant de flexibilité font fonction d’amortisseurs face à ces variations et doivent organiser leur vie en fonction des besoins des employeurs.

Le travail précaire progresse sans aucun doute. Le nombre d’emplois répertoriés pour 2016 indique les faits : le nombre de nouveaux emplois créés qui sont à temps partiel devance de loin ceux à temps plein.2 De plus, l’an passé les emplois temporaires ont augmenté de 2,7 pour cent comparativement à seulement 1,8 pour cent de plus pour les emplois permanents.3 Et alors qu’on se représente le travail précaire comme un emploi du commerce de détail ou dans la restauration, ces tendances ne se limitent pas au secteur privé des services.

Le travail précaire se propage dans toute l’économie, à des secteurs qui se distinguaient par des emplois stables, comme le secteur manufacturier, le journalisme, la programmation informatique et l’ingénierie, la fonction publique, la recherche universitaire, les soins infirmiers, eh oui, l’enseignement. En période de baisse des effectifs, pratiquement tout enseignant qui a fait ses débuts dans la profession au cours des dernières années éprouve personnellement la frustration qu’occasionne le travail temporaire, ou le stress de ne pas savoir s’il aura encore un poste à temps plein l’année suivante.

Aussi, le travail précaire n’est plus un phénomène de travail temporaire, mal rémunéré et non syndiqué. La précarité s’est plutôt étendue à ces emplois qui ont l’air «d’emplois typiques», mais qui sont désormais effectués dans des conditions d’incertitude croissante. Un plus grand nombre d’individus occupent à présent des emplois, qui bien qu’officiellement stables et permanents et même aux salaires élevés, sont menacés de disparaître, soit en raison de compressions budgétaires, de restructuration du lieu de travail, de la faillite de l’employeur ou d’une crise économique. D’une certaine manière, de plus en plus d’entre nous vivons aujourd’hui dans la précarité ou nous sommes susceptibles de nous retrouver dans des situations précaires.

Vivre dans la précarité
Qu’entend-on par l’expression « vivre dans la précarité»? Le travail précaire a manifestement des répercussions économiques et personnelles négatives sur ceux qui cherchent à se forger une vie. Pour beaucoup de jeunes gens accédant au marché du travail, le manque de revenus permanents s’est traduit par le report de l’accession à la propriété, la remise à plus tard du mariage et des enfants et le fait de vivre à la maison avec ses parents pendant plus longtemps. Des revenus plus faibles ont provoqué une épargne moins importante, des niveaux d’endettement plus élevés et une consommation financée par l’endettement, qui rend les individus plus susceptibles à la perte d’emploi. Les conséquences du travail instable sur les pensions, qu’elles soient fournies par l’employeur ou proviennent du Régime de pensions du Canada, sont également graves et la perspective d’avoir à financer sa propre retraite pointe à l’horizon.

Vivre dans la précarité nous rend également malades. Wayne Lewchuk de la School of Labour Studies de McMaster University a démontré qu’il y a des niveaux croissants de «pression de l’emploi». Autrement dit, il y a des effets négatifs sur la santé et sur le bien-être en raison de l’incertitude concernant les modalités d’emploi de chacun, ainsi que du stress lié au fait de trouver et de garder un emploi, la nécessité d’être toujours à la recherche d’un emploi.4 Les personnes, qui occupent un travail précaire, auront nettement plus tendance à souffrir d’une mauvaise santé mentale, car elles vivent avec l’anxiété de savoir si elles conserveront ou non leur travail, pourront boucler leur budget et équilibrer toutes leurs responsabilités.5 Plusieurs perdent confiance et ont une mauvaise opinion d’elles-mêmes, car elles s’estiment responsables de leur manque de réussite sur le marché du travail.

La précarité a également des effets négatifs sur la collectivité. Ceux dont les horaires de travail sont incertains, qui occupent plusieurs emplois ou qui sont inquiets de leur avenir, trouvent souvent plus difficile de s’impliquer dans la vie de la communauté, que ce soit par le bénévolat, le sport ou l’activisme politique, ou simplement passer du temps avec famille et amis. Le temps qui pourrait rendre plus dynamiques les communautés est passé à obtenir, garder et gérer un travail.

La recherche menée par Wayne Lewchuk dans le cadre de Precarious Employment and Poverty in Southern Ontario Project illustre les conséquences néfastes que le travail précaire a sur les vies de nos familles, amis et pairs dans la communauté. Les histoires que ces travailleurs relatent sont déchirantes. Pour certains, la honte, l’anxiété et la dépression découlant du fait de ne pas avoir un « véritable emploi» sont accablantes.

Combattre le travail précaire
Ceux d’entre nous exerçant le métier d’enseignant et dont l’emploi est stable avons une responsabilité particulière de combattre l’emploi précaire. D’une part, par souci des intérêts de nos élèves, nous devons nous préoccuper du type de marché du travail auquel ils accèdent. Cela signifie comprendre comment et pourquoi les employeurs et les gouvernements ont permis la prolifération de l’emploi précaire et remettre en cause l’idée que les travailleurs sont responsables de leurs propres perspectives d’emploi médiocres. D’autre part, cela signifie que nos organisations doivent accorder une priorité absolue à créer des parcours menant à des emplois stables pour la prochaine génération du personnel enseignant et à lutter en faveur de politiques publiques améliorant la sécurité et les revenus des travailleurs dans l’économie tout entière.

Combattre le travail précaire sert également nos intérêts. Premièrement, le travail précarisé est un problème auquel nous serons probablement confrontés, si nos employeurs du secteur public cherchent à économiser de l’argent. Deuxièmement, l’appui politique auquel nous pourrions nous attendre des membres du public lorsque nous tentons de défendre nos emplois, nos conditions de travail et la qualité des services que nous offrons peut ne pas se concrétiser. Si nous sommes un îlot de sécurité au sein d’un océan de précarité, il devient difficile de s’attendre à ce que les travailleuses et travailleurs précaires défendent le type d’emploi qu’ils n’ont jamais eu ou qu’ils risquent de ne jamais avoir. Ainsi, l’inégalité que le travail précaire crée au sein de notre économie et de notre société ne fait qu’accentuer la difficulté que nous éprouvons dans nos luttes.

1 Leah Vosko, Nancy Zukewich and Cynthia Cranford, « Precarious Jobs: A New Typology of Employment », Perspectives, octobre 2003 : page 16.
2 Lisa Wright, « Part-time work fuels Canada’s labour market in 2016 », Toronto Star, 6 janvier 2017. En ligne à www.thestar.com/business/ economy/2017/01/06/part-time-work-fuelscanadas-labour-market-in-2016.html
3 Statistique Canada, Salaires horaires moyens des employés selon certaines caractéristiques et occupations, données non désaisonnalisées, par province, le 6 janvier 2017. En ligne à www.statcan.gc.ca/tables-tableaux/sum-som/ l02/cst01/labr69a-fra.htm
4 Wayne Lewchuk, Marlea Clarke, Alice De Wolff, Working Without Commitments: The Health Effects of Precarious Employment. McGill-Queen’s University Press, 2011.
5 PEPSO, The Precarity Penalty, mai 2015 : pages 80 et 81. En ligne à www.unitedwaytyr.com/ document.doc?id=307

About Stephanie Ross
Stephanie Ross est professeure agrégée à l’École d’études des relations de travail (School of Labour Studies) de McMaster University. Elle est également la présidente de l’Association canadienne d’études du travail et du syndicalisme.

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